Une étude dirigée par Guillaume Lhermie (équipe Veteconomics de l’UMR ASTRE ) et publiée dans la revue PNAS Nexus, analyse comment la grippe aviaire H5N1 a été traitée sur YouTube entre 2020 et 2025. 

Plus de 11 000 vidéos et près de 180 000 commentaires ont été passés au crible grâce à des outils d’intelligence artificielle, révélant un contraste marqué entre l’information diffusée et la façon dont le public se l’approprie.

Un terrain d’étude inédit : YouTube face à une menace zoonotique récurrente

La grippe aviaire H5N1 constitue une menace zoonotique majeure, marquée ces dernières années par une expansion géographique, une multiplication des cas détectés chez les mammifères et une incertitude persistante quant au risque de transmission à l’humain. Si les réseaux sociaux ont déjà été largement étudiés dans le contexte de la COVID-19, de la rougeole ou des controverses vaccinales, peu de travaux s’étaient penchés jusqu’ici sur la manière dont une maladie animale à potentiel pandémique est discutée en ligne.

C’est ce vide que comble cette étude, en s’appuyant sur YouTube, plateforme qui combine à la fois une fonction de diffusion d’information et un espace d’échange interactif entre internautes.

Une méthodologie fondée sur l’intelligence artificielle

L’équipe de recherche a collecté, via l’API de YouTube, l’ensemble des vidéos publiées entre janvier 2020 et juin 2025 mentionnant la grippe aviaire, ainsi que les commentaires associés. Après nettoyage et traduction des textes, deux méthodes d’analyse de texte ont été appliquées :

  • une modélisation thématique (basée sur le modèle MPNet), permettant d’identifier automatiquement les grands sujets abordés dans les vidéos et les commentaires ;
  • une analyse de sentiment (basée sur le modèle XLM-RoBERTa), permettant de mesurer la tonalité émotionnelle des contenus, positive, négative ou neutre.

Cette approche a permis de dégager 35 thématiques distinctes, regroupées en 12 grandes catégories, allant de l’épidémiologie de la maladie aux hypothèses sur son origine, en passant par la sécurité alimentaire, les discours politiques ou encore les interprétations religieuses.

Le résultat principal : les vidéos informent, les commentaires réinterprètent

Le constat central de l’étude est celui d’un décalage net entre les deux niveaux de discours analysés.

Les vidéos véhiculent majoritairement une information factuelle et neutre : plus des trois quarts d’entre elles sont classées comme neutres sur le plan émotionnel, et les thématiques dominantes concernent l’épidémiologie, la sécurité alimentaire ou les enjeux géopolitiques liés à la maladie.

Les commentaires, en revanche, s’éloignent souvent de ce cadre informatif. Ils sont marqués par une tonalité négative dans deux tiers des cas, et laissent une large place à des thématiques absentes ou marginales dans les vidéos : la confiance envers les institutions sanitaires, la légitimité scientifique, les hypothèses sur l’origine du virus, ou encore le recours à des traitements alternatifs non validés scientifiquement.

Les chercheurs ont notamment mesuré, grâce à un indice de similarité sémantique, à quel point chaque thématique était reprise fidèlement ou au contraire réinterprétée entre vidéos et commentaires. Les sujets liés à la biosécurité et aux hypothèses sur l’origine du virus figurent parmi ceux qui font l’objet de la plus forte divergence : ce dont parlent les vidéos sur ce thème n’est pas ce dont parlent les commentaires qui s’y rapportent.

Une désinformation diffuse, non centralisée

Autre enseignement notable : cette dynamique ne semble pas portée par une poignée de comptes très actifs. L’analyse des profils d’utilisateurs montre une participation très dispersée : près de 9 internautes sur 10 n’ont posté qu’un seul commentaire, et les 10 utilisateurs les plus actifs ne représentent qu’une fraction marginale de l’ensemble des commentaires. Les auteurs soulignent toutefois que cela n’exclut pas l’existence d’activités coordonnées menées via des comptes multiples, un phénomène que les données disponibles ne permettent pas de détecter.

Des thématiques qui suivent l’actualité

L’étude montre également que l’activité en ligne, qu’il s’agisse des vidéos ou des commentaires, suit de près l’actualité épidémiologique et le contexte géopolitique et économique plus large : émergence de foyers dans les élevages laitiers américains, contamination d’animaux de compagnie, cas humains chez des travailleurs agricoles, mais aussi guerre en Ukraine, cycles électoraux américains ou controverses issues de la pandémie de COVID-19. Des figures publiques associées à d’anciennes controverses sanitaires réapparaissent régulièrement dans les commentaires, comme autant de grilles de lecture mobilisées pour interpréter la nouvelle crise.

Quelles implications pour la communication en santé publique ?

Pour les auteurs, ces résultats invitent à repenser la manière dont les autorités sanitaires communiquent en période de crise. Diffuser une information juste et accessible reste nécessaire, mais ne suffit pas : le public ne reçoit pas cette information dans un vide, il l’interprète à travers son vécu, ses défiances, des récits politiques, des préoccupations économiques et le souvenir de controverses passées.

La préparation aux risques zoonotiques ne peut donc plus se limiter à la seule surveillance des agents pathogènes. Elle suppose également de suivre la manière dont l’information circule, se transforme et se recompose au contact du public, afin de concevoir des messages de prévention réellement adaptés aux inquiétudes et aux représentations des audiences.


Référence : Vors L, Farouk I, Delon P, Raboisson D, Boucher J-C, Lhermie G. Health information dynamics and audience responses to avian influenza on YouTube: Implications for digital public health communication. PNAS Nexus, 2026.